Celestùn, une pause au Yucatan

Cette brève incursion dans le monde maya nous aura mis l’eau à la bouche pour la suite de notre périple au Belize et Guatemala voisins. Pour le moment, les prochaines semaines seront synonymes de farniente, de soleil et de plages paradisiaques. La péninsule du Yucatan sera notre refuge pour le mois à venir. Cette région étendue bordée de mer se compose de trois états, Campeche, Yucatan et Quintana Roo. Bien évidemment, nous ne projetons pas de rien faire, enfin pas strictement rien, des petites activités par-ci par-là. Cela fait maintenant près de six mois que nous voyageons, vagabondons à travers trois superbes et gigantesques pays, au combien différent les uns des autres. Avant de se plonger un peu plus dans notre traversée en long en large et en travers de ce bout de terre si riche et divers. Une pause s’imposait.

Coucher de soleil, Celestùn, Yucatan, Mexico

Nous arrivons à Campeche, ville de l’état du même nom. Notre première étape côtière du golfe du Mexique. La péninsule est connue pour son côté touristique, son accueil avec ses buildings de près de dix étages ne lui fait pas mentir. Hormis Mexico City, c’est la première fois que l’on en rencontre. Rien à voir avec un city-center américain, mais tout de même, on sent qu’il y a de l’activité ici. La ville est en elle-même très calme. La lumière de fin de journée avec ses bâtiments coloniaux multicolores et le contraste avec le ciel menaçant lui profère une atmosphère ténébreuse. Pour notre plus grand bonheur, il fait enfin plus frais. L’air marin et sa brise nous ravissent. On se promène, pull sur les épaules, une première depuis bien longtemps, dans les dédales étroits de la ville. Deux concerts sont organisés le jour même. Le premier, un opéra reprenant les grands classiques du cinéma international, joué dans une salle de théâtre. Le second, plus typique, un concert de musique mexicaine, sur le zócalo. On dirait que la musique a calmé le ciel, car la pluie s’est arrêtée laissant place au doux son des guitares.

Zócalo de Campeche, Campeche, Mexico

L’heure tant attendue de prendre la route vers Celestùn est arrivée. Ce village de pêcheurs rime dans notre tête avec pieds en éventail depuis maintenant bien longtemps. En effet, Marie-Françoise et Nicole, une Française résidente au Québec depuis un bon couple de dizaines d’années et une Québécoise pure souche, nous attendent pour nos deux prochaines semaines. Nos charmantes hôtes pour les prochains jours étaient les anciennes propriétaires de Romain à Montréal. Quand elles ont eu vent de notre voyage au Mexique elles se sont amicalement et généreusement proposées de nous offrir le gîte pour notre séjour dans le coin. Une pause confort sous les cocotiers en bonne compagnie, on ne pouvait refuser ! Sur la route, nous tombons sur un rodéo. C’est l’heure des entraînements, les jeunes s’essayent au lasso. C’est beaucoup plus artistique que chez les voisins américains. Bien évidemment, tout le spectacle est accompagné de tout un panel de stands de bouffe. On se laissera tenter par des churros dégoulinants, avec en supplément sauce chocolat et dulce de leche au lait de chèvre, qui fait complètement succomber Hélène. On ne s’attarde pas plus dans ce spectacle de cowboys chez les Mayas. La terre promise nous attend.

Nous traversons des petits villages jalonnés de nombreux dos d’âne pour finalement arriver sur une grande ligne droite, entourée de part et d’autre d’arbres. Au fond de cette ligne droite, un pont nous amenant dans la lagune de Celestùn. Nous voilà arrivés à destination. Comme nous l’avions rêvé, c’est un petit village de pêcheurs avec un mini zócalo. Ici, le peu de touristes vient passer la journée à chercher des flamants roses, déguster un ceviche de poulpe puis en repart. On sera seul avec les locaux, en parfaite immersion dans ce hameau. Nous qui voulions de la tranquillité nous sommes servis.

Celestùn, Yucatan, Mexico

Marie et Nicole y vivent les six mois d’hiver, dans une magnifique maison, un peu à l’écart du centre, au bord de mer. L’équilibre parfait entre le calme de la mer et de la ville. Elles y séjournent ainsi, annuellement, depuis près de dix ans. À peine arrivés, nous comprenons bien leur choix. La maison est sobre, typique, des hamacs sont étendus un peu partout. Le paradis pour les aficionados de la sieste, dont nous faisons partie. Comble du luxe, une chambre nous a même été dédiée. Difficile de ne pas s’y sentir bien.

Celestùn, Yucatan, Mexico

La tablée, Celestùn, Yucatan, Mexico

Ces retrouvailles sont marquées par ce qui sera le fil rouge de notre séjour ici, bonne humeur, détente, mais aussi, et surtout, Margarita et bon repas. Le ton est donné, pas de chichi, on vit au rythme du soleil, en complète déconnexion avec la réalité. Histoire de bien commencer, on s’attaque à la confection de rillettes de poisson, d’un guacamole et bien sur des fameuses Margaritas de Maria. Tout le monde met la main à la pâte. Autant d’agitation en cuisine nous émoustille. On sent que le temps va passer comme un éclair, ou comme une descente de cocktails d’Hélène. Marie-Françoise, ancienne directrice d’école à Montréal et Nicole, ancienne surveillante, nous mettent de suite à l’aise. On se sent comme à la maison.

Coucher de soleil, Celestùn, Yucatan, Mexico

Mangrove, Celestùn, Yucatan, Mexico

Comme nous vous l’avions dit, même si le farniente reste la base de notre séjour, on s’aventurera tout de même à quelques activités. Hélène s’essayera bien à une ou deux tentatives de yoga sur le toit donnant sur la mer, mais les moustiques tenaces auront raison d’elle. Celestùn est entouré de mangrove, d’eau stagnante et de marécage, l’environnement parfait pour les moustiques, mais aussi les flamants roses. Carlos, un des amis des filles nous invite à le suivre pour une balade en vélo en fin de journée pour y découvre sa faune et sa flore. Nous nous aventurons à sa découverte. Il nous explique les procédés de récolte du sel rose dans ces étendues. Nous nous rendons jusqu’à une ancienne hacienda qui servait à l’exploitation des salines et maintenant abandonnées. Sur le retour on croisera des flamants roses, qui, étonnement, ont élu domicile dans la partie la plus sale de la ville où les étangs sont jonchés de détritus. Le contraste est saisissant et un peu triste… Nous essayerons les matins suivants de commencer nos journées par une petite baignade, par contre, pas le temps de se prélasser au soleil en ce début de matinée, ces satanés moustiques ne nous lâchent pas d’un poil. On trouve alors l’alternative parfaite, emprunter les kayaks des filles et partons naviguer au large. Enfin, à vrai dire, nous nous laissons juste dériver, porter par le courant, sous le soleil écrasant de midi. Encore une variante du ne-rien-faire, en version aquatique cette fois-ci.

Flamants rose, Celestùn, Yucatan, Mexico

Totalement conquis par une salade de pieuvres grillées dégustées à Montréal, Marie et Nicole nous racontent qu’il est possible de pêcher le poulpe et que la saison est encore ouverte pour quelques jours ! À nous les succulents ceviches de poulpe, les salades de poulpe, le poulpe grillé ! Il nous tarde de nous lancer à sa recherche. On en achète d’abord un pour s’échauffer. On commence par un ceviche, trop pimenté et un peu trop cuit. Puis on enchaine avec un poulpe grillé au barbecue, du plastique, bien que la sauce soit bonne la chaire est immangeable. On apprendra par la suite dans un bar de plage qu’il faut battre violemment l’animal afin d’attendrir la chair et de le cuire quelques dizaines de minutes dans une eau bouillante. Forcement après ça marche beaucoup mieux. On se décide d’aller en pêcher nous-mêmes. Pour cela, rien de plus simple, après avoir acheté du poisson à la coopérative, ils nous indiquent qu’il est possible de partir avec un bateau de pêche à six heures le lendemain matin. Le rendez-vous est pris.

Port de pêche, Celestùn, Yucatan, Mexico

Journée pêche, Celestùn, Yucatan, Mexico

Nous voilà au port, Hélène en petite chemise de flanelle blanche, normal, Romain en maillot de bain, ordinaire à souhait. Premier bateau, première victoire. Par contre, on se rend compte qu’ils ne vont pas pêcher le poulpe, mais plutôt le poisson au filet… Qu’importe, on est là pour l’expérience tant humaine que sportive et culinaire. C’est donc à deux bateaux que nous partons écumer les océans. La technique est simple : un bateau, à quelques dizaines de mètres de la plage tient un bout du filet pendant que le second le déplie sur près de 500 mètres. Puis, chacun des équipages descend sur le rivage et tire le filet vers lui afin d’emprisonner les poissons. Petit à petit, les deux équipes se rencontrent. Il ne reste plus qu’à fermer le filet par le bas et de le remonter à bord. Les pélicans nous remercient. Ils ont l’air de dévorer tout notre butin. À à peine quelques mètres, voir centimètres, de nous, notre présence ne semble pas les effrayer, bien au contraire. Nos petits bras fatigués par les efforts dont nous ne sommes plus habitués, nous remontons à bord trier les poissons. Ce genre de pêche est normalement interdite, mais « tolérée » nous explique le chef, Chicbul. Auparavant des filets à petites mailles de plus d’un kilomètre étaient jetés à la mer attrapant tout sur le passage et tuant au fil des années la pêche. Dorénavant, les filets sont plus courts et les mailles plus grosses. Une partie des pêcheurs venant des anciennes plantations de henequen qui n’existent plus maintenant. L’état les « aide » dans cette reconversion forcée.

Journée pêche, Celestùn, Yucatan, Mexico

Damien nous invite chez lui à partager quelques poissons. Autant vous dire qu’on ne se fait pas prier. Avec sa femme dans leur maison de tôle ils s’attellent à la préparation du poisson. Écaillage, étripage, allumage du feu avec des sacs-poubelle et friture avec un gallon d’huile, tout y passe. On ne peut plus local. Ce genre d’expérience impossible à trouver si l’on ne sort pas un tant soit peu des sentiers battus. Pour accompagner ce festin il nous concocte un pico de gallo, une spécialité locale à base de tomates concassées, d’oignon, de sel, de lime et bien sûr de piment, fort. Le lavage des aliments à l’eau croupis aura raison de notre digestion, mais le succulent repas en valait la peine. On en repart l’estomac plein, les bras engourdis et l’intestin en ébullition. Tant pis pour le poulpe, on se contentera de l’acheter.

Pour en revenir à l’essence même de notre voyage, hormis les rencontres, la nourriture. Tout au long de notre découverte du Mexique, nous sommes tombés sur des plats fascinants, des légumes hors du commun, des associations d’épices inconnues. Nous les avons goutés et notés et regoutés, histoire d’être bien sûr. Maintenant il est l’heure de passer derrière les fourneaux et de tenter de les reproduire. Notre liste est grande comme le bras, mais du temps, on en a en masse ! Chaque soir on s’essaie à une nouvelle recette. Pas toujours avec grand succès, mais nous ne sommes pas du genre à nous laisser abattre. Tacos al pastor, mole poblano, jicama, tous ces plats dont nous n’avions jamais entendu parler, mais qui font maintenant partie de notre quotidien.

Les visites à Celestùn pour Marie et Nicole s’enchainent, leur permettant de ne pas être les seuls à bénéficier de nos talents culinaires approximatifs et expérimentaux. Évelyne, une amie de Marie de France venue pour des vacances, Catherine, une ancienne collègue de travail, mais surtout amie et future voisine viennent se joindre aux festins, ainsi qu’Antoine, le fils de Marie. À nous tous, la fête est complète. Entre bouffe, bière et cocktail, la convivialité est à son paroxysme. Cela fait déjà deux semaines que nous sommes là, et pourtant on a l’impression d’être arrivé hier. 
Entre temps, à l’aide de nos hôtes, nous sommes partis à la découverte des alentours. Que ce soit pour un simple verre aux fins fonds de la lagune à Xixim, entouré de jungle pour y admirer le coucher de soleil ou encore à Sisal pour une journée de plage dans un petit village côtier à proximité de Mérida.

Sisal, Yucatan, Mexcio

On profite des bonnes relations qu’ont les filles avec les locaux pour se mêler un peu à leur vie de tous les jours. Nous serons ainsi invités à l’anniversaire des huit ans d’un enfant, avec tout ce que cela implique. Ballons, gâteaux et, comble du spectacle pour nos yeux de néophytes, une piñata, cette structure en papier mâché qu’il faut détruire afin d’en faire s’échapper les bonbons. La composition de la fête est représentative, selon nous, de la culture mexicaine. Il n’y a que des femmes. Les deux sexes ne se mélangeant que très peu. On a pu apercevoir que dans les stations-service se sont soit des pompistes homme ou femme, mais jamais les deux. Concernant les enfants, ils reproduisent le comportement des adultes. Les petites filles sont sages, bien habillées, n’élèvent pas la voix et ne réclament rien. Tout le contraire des garçons, qui quémandent et crient sans cesse pour se faire servir boissons et nourritures, en venant presque aux mains avec les aidants. Ici les invités, sont les invités. C’est-à-dire qu’il ne faut rien leur demander en participation. Ils viennent, s’assoient à une table, attendent de se faire servir boisson et repas. Une fois le service fait ils s’en vont un doggy bag sous le bras. Une question de culture.

Fête d'anniversaire, Celestùn, Yucatan, Mexico

Le même schéma se reproduit à une baby shower. Rien à voir avec celles pratiquées chez les occidentaux. Tout est tourné vers la religion. Ils se relaient pour lire des chapitres de la bible. Encore une fois que des femmes avec leurs enfants. À se demander ce que font les maris. On se sent honoré d’être là, mais le trop-plein de religion est un peu pesant pour nous. Toujours dans le même sujet, une fête est organisée au zócalo pour promouvoir l’égalité des sexes et aider les femmes dans le besoin. Des danses traditionnelles sont effectuées par des enfants et adolescents aux habits multicolores. Le tout est conclu par un spectacle de capoeira dont Romain viendra démontrer toute son expertise sous les yeux émerveillés, ou hilares, des locaux.

Enfant en tenue traditionnelle, Celestùn, Yucatan, Mexico

Nous sommes en pleine semaine de la Guadalupe. Cette Sainte Vierge est particulièrement fêtée dans toute la péninsule du Yucatan. Des jeunes courent le long des routes arborant des t-shirts à son effigie, suivis par des camions-bennes aux couleurs des municipalités. À Celestùn, chaque soir, une personne enfourne une tête de taureau sur laquelle sont accrochés des pétards et feux d’artifice. Une fois le tout allumé celui-ci court dans la zócalo, pourchassant les piétons, des projectiles parant dans tous les sens. Cela ressemble un peu aux ferias du sud de la France avec les lâchers de taureaux dans la ville. Le piétinement en moins les douleurs d’oreilles en plus.

Notre ultime rencontre est en fait, chronologiquement la première. Au cours d’une balade dans la ville pour découvrir ces rues étroites et ce qui sera notre commune pour les prochaines semaines, une musique se fait entendre au loin. Intrigués on s’avance dans les ruelles, la musique se fait de plus en plus intense. On tombe alors sur ce qui ressemble à une fête de village, sauf que nous sommes jeudi et il est quatorze heures. On slalome entre les locaux, tous assis autour d’une scène improvisée à côté d’un DJ jouant de la cumbia et autres musiques mexicaines. On s’écarte un peu de l’agitation en s’enfonçant dans une cour de maison. Une demoiselle vient nous voir, nous fait asseoir et vient nous servir deux verres d’un mélange divin de vodka et eau de coco, puis revient avec deux assiettes remplies de tacos de conchinita pibill, ce plat dont nous raffolons. À peine le verre entamé qu’elles viennent nous resservir et nous incitent à boire plus et plus vite. Bien évidemment, par respect pour eux, on accepte l’offrande, surtout Romain avec les tacos. Nous sommes là, dans la « cuisine », comme des invités d’honneur à cette fête de pêcheurs. Les femmes aux fourneaux, les hommes au bistro.

La mamita, Celestùn, Yucatan, Mexico

Elles nous dévoilent la recette de ce plat succulent. Rien de plus simple. Prenez de l’épaule de porc, creusez un trou dans votre jardin. Faites mariner la viande dans un mélange d’achiote et enveloppez-la de feuilles de bananier. Ensevelissez le tout avec des pierres brulantes et laissez cuire toute la nuit. Le lendemain, effilochez la viande et accompagnez-la avec des oignons marinés dans du vinaigre afin de leur enlever leur côté piquant. À servir assurément avec des tacos et la sauce piquante.

Le ventre plein, les verres également, impossible de passer inaperçu avec notre peau de gringo. Et cela ne manque pas, Hélène se fait inviter à danser par un des pécheurs, surement pas le plus sobre. Seuls sur la piste, un véritable spectacle pour toute l’assemblée amusée. Petit à petit, les gens viennent se joindre. Ils se relaient pour danser avec nous, ne serait-ce que quelques minutes. On aura sans le vouloir lancer le mouvement.

On repart d’ici sourire aux lèvres, encore ébahi par l’étonnante rencontre. Cela ne fait pas deux jours que nous sommes là et on aimerait y rester tout l’hiver. La chaleur humaine de ces gens vivant exclusivement de la pêche et qui partagent avec de parfaits étrangers, sans rien demander en retour ou attendre quoi que ce soit de notre part nous a émus. Comme on dit, certains ont la richesse dans la poche et d’autres dans le cœur. On y préférera cette dernière.