La conquête des canyons

C’est dans la ville étape de Moab, toujours en Utah, que nous prenons notre mal en patience, attendant l’accalmie pour pouvoir reprendre la route. Nous aimerions passer au moins une bonne journée à The Needles, au sud du parc de Canyonlands, moins fréquenté, plus difficile d’accès, idéal pour la randonnée. La météo n’a pas l’air d’accord avec cela. La pluie persiste et nous décidons de passer chemin et de poursuivre vers le Colorado pour aller y découvrir une culture amérindienne qui nous est, à ce jour, peu familière.

Mesa Verde National Park, Colorado, USA

Parce que rien ne vaut quelques sifflements d'Ennio Morricone pour se plonger dans l'ambiance Far West.

Nous arrivons à Mesa Verde, sous la grisaille. Le parc national est empreinte des vestiges du passage des Anasazis qui, mille-quatre-cents ans auparavant, avaient élu domicile dans les renfoncements du canyon en y bâtissant des maisons troglodytes, à même la roche. Leurs villages sont parfaitement conservés. Grâce au travail de restauration on peut se figurer leur mode de vie de l’époque.

Mesa Verde National Park, Colorado, USA

Vingt-quatre heures plus tard nous voilà en Arizona, terre de canyons. Elle abrite les plus réputés, mais aussi les plus étendus des États-Unis. Première escale au canyon de Chelly, massif et gigantesque. Il est situé au milieu d’une réserve Navajo dans laquelle les natifs continuent encore de vivre. Hormis les superbes vues sur ces immenses failles en bas desquelles traversent des rivières, au terme d’une courte, mais pentue randonnée, on peut y admirer de nouvelles maisons troglodytes, appelées peut-être ironiquement White House Ruin. En s’y intéressant de plus prêt on voit que les points de vue ont pris les noms des différents évènements qui ont opposé les Indiens aux colons. Étant dans une réserve, le seul moyen d’approfondir sa visite du parc est accompagné d’un guide local, afin de ne pas déranger les habitants qui y résident toujours. On finira la visite par Spyder Rock, le ciel enfin dégagé nous permet de nous émerveiller devant la vue avec, en son cœur, un étrange pic rocheux. Il semble le dernier rescapé d’un Jenga géant.

Canyon de Chelly National Monument, AR, USA

Sur le chemin de Monument Valley, le site rendu célèbre par John Ford et ses films de cowboys qui ont mis en lumière John Wayne, nous faisons une nouvelle halte en Utah, à Bluff, petite ville de bord de route avec son fort historique et ses reconstitutions.
Depuis quelques jours nous naviguons entre les quatre états du Four Corners (Utah, Colorado, Nouveau-Mexique et Arizona) qui se trouve être l’unique quadripoint du territoire des États-Unis, là où convergent les quatre frontières.

Monument Valley, Arizona, USA

Sur les conseils d’un charmant couple de retraités venant du nord de l’Utah et passant quelques mois à travailler dans l’office de tourisme de la ville, on se rend au Gooseneck. Au creux du canyon vient serpenter une rivière verte lui donnant l’apparence d’un cou d’oie. On montera par la suite en altitude en empruntant une nouvelle route abrupte vertigineuse et déglinguée, pour y admirer la vue, toujours sous les nuages de l’Arizona.

Gooseneck State Park, Utah, USA

On commence à distinguer au loin ces fameux monuments. Ce sont tout bonnement d’énormes roches, à mi-chemin entre montagne et cailloux. L’accomplissement de tout apprenti cowboy ! Pour faire cela dans les règles de l’art on s’arrête à l’épicerie de la réserve, nous achetons lard et viande hachée, ce soir c’est haricots rouges façon Far West.

Monument Valley, Arizona, USA

Un peu avant midi nous pénétrons dans la réserve du Monument Valley, terres sacrées du peuple Navajos. Ce sont eux qui gèrent, maintiennent et contrôlent le parc, non compris dans notre superbe pass America Is Beautiful. La route scénique se parcourt en deux heures à peine en voiture, sans randonnée particulière. Qu’importe, on est là pour vivre l’expérience du Far West et on compte bien le faire à fond. Comme tout le monde, on prend la route de terre qui nous amène au pied de chacun des monuments aux noms évocateurs, Éléphant, Totem Pole, John Ford Point. Des touristes viennent se faire prendre en photo, vêtus en cowboy, sur un cheval avec les Mesas en fond. Tellement cliché, mais on s’y croirait presque, du moins eux. On s’attend à chaque virage à voir surgir un cowboy pourchassant une diligence remplie de lingot d’or, mais, surement à cause de la période tardive de l’année, nous ne verrons rien de cela.

Quitte à avoir perdu un bras à rentrer dans le parc, on se servira du deuxième pour se concocter un petit plat bien savoureux à l’aide de notre fidèle popote globe-trotteuse, le tout, bien évidemment face aux buttes rouges sous le coucher du soleil. On partira à la nuit tombée, les yeux débordants de cette atmosphère western.

Lac Powell, Arizona, USA

Direction le lac Powell, dernière étape avant notre ultime canyon, et pas des moindres, nous avons nommé : Le Grand Canyon. La région du lac Powell est une bonne surprise. Elle renferme d’une part un magnifique lac, créé artificiellement par la construction d’un énorme barrage, mais aussi du canyon le plus photogénique du monde, Antelope Canyon, celui dont la photo s’est vendue la plus cher, quelques millions de dollars à peine. Le challenge du jour, faire au moins aussi bien que Peter Lik avec sa photo Ghost. C’est donc tout excité, mais toujours sous la bruine que l’on arrive à Anteloppe. La déception, le canyon est inaccessible car inondé et ça n’est pas près de s’améliorer, voilà que la pluie refait son apparition. Entre déception et frustration, on continue notre chemin vers le lac.

Le barrage est impressionnant de par sa taille et son emplacement entre les deux parois du canyon, au milieu coule la Colorado River au reflet bleu et vert. Le Horseshoe Bend est bluffant. Un peu comme le Gooseneck, c’est une rivière qui serpente au creux du canyon lui proférant une forme de fer à cheval. D’en haut, à plus de mille mètres de l’eau, on peut apercevoir des bateaux qui viennent y déposer des campeurs. Quel superbe spot, plein de tranquillité, à l’abri du monde et de la civilisation, enfin, hormis les centaines de touristes les espionnant du sommet évidemment. Avant d’arriver au tant attendu Grand Canyon, on part se dégourdir les jambes à Lees Ferry pour une randonnée de deux heures. La vue sur Marble Canyon nous donne un joli aperçu de ce que sera notre prochaine étape.

Rapide baignade dans la rivière glaciale de mi-octobre pour se décrasser et nous voilà repartis de plus belle ! North Rim, nous voici. Le grand Canyon se divise en deux zones, North Rim et South Rim. Ils ne sont distants que de trente-sept kilomètres à pied à travers le canyon, mais trois-cent cinquante kilomètres en voiture. À cette époque tous les services au nord du parc sont fermés, information, restaurant, hôtel, seuls quelques campings sommaires subsistent. Ce n’est pas ici que l’on sera dérangé par la foule. On se dépêche de rouler pour aller y admirer le coucher de soleil. Nos excès de vitesse n’auront pas été vains. Nous sommes à peine une dizaine à profiter de cet éblouissant spectacle. Le soleil, les lumières, les canyons qui, à notre grand étonnement, ne sont pas non plus si arides que cela, bien au contraire, la végétation y est luxuriante. Le mirador nous offre un point de vue sur South Rim où nous irons randonner dans les prochains jours. Les quelques filles en mini-short sont trompeuses, il fait froid, la doudoune, le bonnet, l’écharpe, les gants ne sont pas de trop. Une fois le soleil tombé, c’est-à-dire dix-huit heures, il faut vite se trouver un coin à l’abri du vent et se faire à manger quelque chose de chaud avant de se faufiler, tout habillé, sous les deux épaisseurs de couvertures.

North Kaibab Trail, North Rim, Grand Canyon National Park, Arizona, USA

Le lendemain on s’attaque à une randonnée nous amenant au cœur du Canyon. On croisera bien des gens faisant l’aller-retour en deux jours, mais nous on le prendra plus à la cool, on se contentera des vingt premiers kilomètres. Nous ferons demi-tour une fois l’autre bord aperçu dans la continuité du canyon, toujours aussi vert. Dans notre exploration on rencontrera un américain qui, comme nous, a tout lâché pour voyager aux États-Unis. Cela fait plaisir de rencontrer des voyageurs dans le même état d’esprit que nous. Avec lui on prendra une sacrée averse de deux heures, expliquant ainsi pourquoi ce parc est si vert, même si l’été cela doit être une tout autre histoire ! Sur le retour on tombera sur un sac à dos abandonné depuis plusieurs jours. Bon prince que nous sommes on le prend sur notre dos et le remontons au centre d’infos. On se rendra compte, une fois en haut en l’ouvrant, que ce n’est pas n’importe quel sac. Pas question d’argent ou d’armes, mais de pansements, compresses, seringues et autres équipements de survie pour les personnes s’étant blessé… Bonne intention, mais résultat peu probant. On espère que personne n’en avait besoin. On finit la journée à essayer de se réchauffer en se baladant en voiture d’un point de vue à un autre. La seule idée de passer la soirée dans cette auberge aperçue à l’entrée du parc avec sa cheminée nous réchauffe déjà. Rien de tel qu’un bon feu de bois en cette fraîche journée automnale.

Sur le chemin vers South Rim on voudra passer par Vermillon Cliff National Monument, mais le manque d’informations nous fera renoncer. C’est dommage, car les photos aperçues de l’endroit semblaient superbes, un peu à l’image d’Antelope, mais sans la foule et la limite de temps imposée.

South Rim, Grand Canyon National Park, Arizona, USA

On arrive donc à South Rim. Absolument rien à voir avec l’autre extrémité du parc. Il y a foule de monde, de cars, de voiture, de rangers... On se sent un peu oppressé, mais c’est le jeu et on l’accepte. Au moins ici on se dit que l’on trouvera bien un autre hôtel avec, lui aussi, un feu de cheminée pour nous accueillir une fois la nuit tombée. On se décide à faire l’équivalent de la randonnée faite à North Rim. Vingt-cinq kilomètres pour une boucle nous faisant descendre jusque-là fameuse Colorado River. On se réveille donc à l’aube pour éviter les grosses chaleurs, mais aussi admirer le lever du soleil. C’est le point de rencontre des randonneurs, que ce soit pour une petite marche dans le canyon, faire la boucle comme nous ou encore faire le fameux Rim to Rim soit trente-sept kilomètres ! On croisera un groupe d’amis américains de tous âges (de vingt à soixante ans) faisant même l’aller-retour en deux jours seulement ! Quel courage… D’autres choisissent de camper au centre du canyon, au niveau tranquillité à cette période on fait difficilement mieux. On se met même à s’imaginer resté là-bas, avec le barbecue à disposition, le ravitaillement par hélicoptère et le soleil comme compagnon. On continue notre chemin après avoir discuté avec des marcheurs de toutes nationalités. Après avoir avalé la descente en deux heures à peine, on se dit que ce n’était pas si dur que cela. Sauf que nous ne sommes plus dans les montagnes où l’on finit par la descente. Le plus dur reste donc à faire et le soleil commence à taper. On partagera un bout du sentier avec des expatriés français de Phoenix, bien plus en forme que nous. Il faut dire que le Grand Canyon est leur terrain de jeux. À à peine trois heures de leur ville, ils y passent de nombreux weekends. Bien qu’épuisante, la randonnée en vaut vraiment la peine. On y aperçoit le sentier de l’autre rive emprunté quelques jours auparavant. Peut-être parce que ce fut notre première dans le canyon on la trouvera plus impressionnante. Assez d’émotions pour aujourd’hui, on finira la journée à observer le coucher de soleil tout en sirotant une bonne bière fraiche, la douce récompense du sportif. Souffrir c’est bien, mais boire ce n’est pas mal non plus !

La journée suivante sera plus tranquille. On se « contentera » des quinze kilomètres qui longent la falaise vers l’ouest, nous offrant ainsi une multitude de points de vue sur ces impressionnantes gorges. On profitera du système de navettes une fois à l’extrémité pour rebrousser chemin et retourner à notre voiture.

Hermit Road, South Rim, Grand Canyon National Park, Arizona, USA

On quitte le Grand Canyon, conclusion de notre tournée des parcs de l’Utah et de l’Arizona qui aura duré vingt jours au travers des plus beaux canyons du pays. On en aura vu de toutes les couleurs, un peu comme un arc-en-ciel de paysages. Du plus sec au plus verdoyant, du plus accessible, donc peuplé, au plus reclus. Un rêve accompli pour nous. La région des canyons est magique. Toutes les saisons y ont un spectacle différents à offrir.