Ma vie à la ferme

Nous voilà, nous, citadins, habitués à travailler derrière un bureau et un grand écran d’ordinateur, atterris au milieu d’une ferme à deux pas de l’océan Pacifique au Costa Rica. L’aventure mérite bien explications. Nous avons décidé de vous décrire notre expérience, autant de vie que de travail, dans cet environnement plus proche d’une communauté que d’une simple ferme.

La maison des volontaires, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Tout commence par un accueil multilingue. Ne sachant pas vraiment sur quel pied danser on s’essaie en espagnol, langue officielle du pays tout de même, ça nous répond en anglais et on finit en français. On passe de main en main pour nous faire visiter les lieux. Des volontaires partout qui s’affairent en cuisine, à la peinture et aux soins des animaux. Ici pas de cage ou presque, le but étant que les animaux sauvages puissent reprendre du poil de la bête, gagner en autonomie et soient ensuite relâchés dans la nature, leur vrai terrain de jeux.

Andrès notre nouveau né écureuil, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

La Vie Sauvage

Un de nos passe-temps favoris à la ferme est de s’occuper et bichonner les quelques animaux sauvages encore bébés. Des moments tendres et uniques partagés avec chacun d’eux. Le dernier arrivé, mignon tout plein écureuil nommé Andrès, a encore les yeux fermés. Il n’a que quelques jours. On se relaie pour le nourrir cinq fois par jour, de six heures à deux heures du matin. Il a toute notre attention. Instant fort et belle surprise lorsque celui-ci ouvre les yeux pour la première fois, sa vie d’écureuil peut enfin commencer. Et pour l’accompagner nous avons Tikki et Alvin, encore tous bébés à notre arrivée. Nous les avons vu grandir jusqu’au jour où ils ont pris leur autonomie, fini le biberon, à eux les belles plantes vertes et fruits sauvages. Ils restent malgré tout parmi nous, encore apprivoisés, et viennent chercher caresses et parfois nourriture. Seul problème à cela, les deux dobermans qui gardent la propriété, Whisky et Coquetta. Elles trouvent cela plutôt drôle de jouer avec un écureuil, et ce qui malheureusement était à prévoir leur arriva chacun leur tour. Ils se feront croquer. Alvin le plus durement touché, restera en convalescence jusqu’à ce que son train arrière revienne à la normale. Plus de peur que de mal, mais la leçon est prise, les chiens c’est fini pour eux.

Laura le bébé singe, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Nos autres chouchous, les vedettes de la ferme, ceux pour qui les touristes font le déplacement, les singes hurleurs. Heath est le plus âgé et le plus joueur. Il passe son temps à dormir dans le hamac et à jouer avec les deux chiots, Luna et Moshi. De vraies boules d’énergie ces trois-là. Kendria la plus jeune des singes a été sauvée des flammes par une pompière. Elle n’en aura gardé que très peu de séquelles. Elle aime passer son temps nichée sur nos têtes, cramponnée à nos cheveux. Elle y reste ainsi sa journée observant la vie à la ferme. Notre dernière pensionnaire fut Laura. La police est venue nous l’amener car sa mère s’est fait tuer par un chien. Elle, a eu la chance de n’avoir que des blessures superficielles. Elle ne cesse d’appeler sa mère et ne peut lâcher la peluche de singe présente dans sa cage. Au bout de quelques jours, elle est déjà plus docile et accepte de s’alimenter au lait de chèvre. Tout cet amour donné et ces heures passées, entre les naissances de chèvres, les bébés écureuils et singes, on fait le constat que nous aurons à ce jour plus souvent donné le biberon à des animaux qu’à des humains.

Heath notre singe hurleur, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Vivre en contact avec la vie sauvage amène parfois son lot de surprises comme cette nuit où Hélène se réveille à cause de ce qui lui semble être de la pluie. Romain sort, étrangement il ne pleut que sur notre tente. C’est alors qu’on aperçoit Heath, sur l’arbre juste au-dessus de la tente. Comme si ça ne suffisait pas de se faire uriner dessus la journée par Kendria lorsqu’on la nourrit au biberon, il faut que le plus grand fasse pareil la nuit. Expérience atypique dirons-nous.

 

Autosuffisance

Un des aspects primordiaux de la ferme est l’autosuffisance. Que ce soit pour qu’il y ait le moins de gaspillage possible, mais aussi, par ricochet, le moins de dépense possible. Toute chose a un but, un rôle précis. La nourriture que nous récupérons gracieusement des supermarchés locaux est triée. Chaque matin nous récupérons des sacs entiers d’invendus, une quantité folle qui nous permet de nourrir quarante-cinq animaux et une quinzaine de bénévoles. Le surplus et non consommable se retrouve au compost. Nous nous servons de ce dernier pour faire pousser arbres et plantes dont le but est de créer un jardin organique afin de nourrir, dans un futur plus ou moins proche, les bénévoles et animaux.

Food sort avec Sam, Michaela et Antonio, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Dans la continuité de cela, un projet d’aquaponie est en cours de réalisation. Le principe est simple. Cette région du Costa Rica est particulièrement aride, les dernières véritables pluies remontant à près de 18 mois. L’eau est une ressource inestimable ici plus qu’ailleurs. Le système mis en place permet de conserver 95% de l’eau utilisé. On remplit une piscine d’eau de pluie à laquelle on ajoute des petits poissons. L’eau est acheminée via une pompe pour nourrir des graines grâce aux nutriments qui y sont contenus, provenant des déjections des poissons. L’eau est ensuite amenée à d’autres plantes qui jouent le rôle de filtre. Puis celle-ci est reversée dans la piscine, claire et nettoyée, et ainsi de suite. C’est un projet qui demande du temps, mais au combien important.

Notre projet d'aquaponie, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Autre projet au long cours, la création d’un jardin en permaculture, ce mot en vogue en ce moment, est le point d’orgue de la ferme. La permaculture n’est pas une méthode, mais plutôt une vision globale d’un environnement. On plante les fruits et légumes de la région, sans utiliser de produits chimiques tout en se servant le moins d’énergie et d’éléments extérieurs. L’autosuffisance dans toute sa splendeur. Petit à petit le jardin commence à prendre forme. On fait pousser des herbes aromatiques telles que le basilic, le chia, le pourpier, la menthe citronnée ou encore la chaya qui sont utilisées au quotidien, mais aussi des arbres fruitiers comme bananier, avocatier et papayer qui seront un jour dégustés par les volontaires, un peu à l’image de ce qui se fait à la ferme organique au Salvador.

Volontaires

The Monkey Farm est entièrement géré, organisé, pensé par les volontaires qui la composent. On y trouve tous les profils, de l’étudiant en année sabbatique au travailleur en congé, du vacancier de passage au baroudeur en escale. Chacun y vient avec ses connaissances, plus ou moins utiles. Le touche-à-tout mi-bricoleur mi-architecte, côtoie l’artiste-peintre qui redécore et donne de la vie à la ferme. Les spécialistes des animaux, indispensables dans une ferme, nous inondent de conseils et de recommandations, le photographe s’occupant de faire rayonner l’image de la finca à travers le monde via les réseaux sociaux. Quant aux cuisiniers, ils s’affairent à redonner de l’énergie à tous ces travailleurs. À l’image d’une entreprise, il y a autant de profils différents que de caractères. On y rencontre le propret qui a du mal à mettre les mains dans le fumier et qui doit se munir de gants, au contraire du plus téméraire qui se jette la tête la première dans les sacs d’invendus des supermarchés pour y dénicher la perle rare, quitte à devoir goûter à même le sac. Chacun est dû de travailler trente heures par semaine par quart de travail de cinq heures, chaque jour se composant de deux quarts de travail. À chacun d’organiser son emploi du temps pour vadrouiller dans les environs ou tout simplement profiter des joies la plage.

Pause photo avec Andrès et Martin, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Notre Quotidien

Chaque journée est bien définie, et une certaine routine commence à s’installer. 5h15 le chant du coq tire la sonnette d’alarme signe qu’il est temps de se lever. Muni de notre seau nous partons traire les chèvres déjà en file d’attente, prêtes à nous offrir leur breuvage. Nous utilisons le lait à la fois pour nourrir les bébés singes et écureuils, mais aussi pour nous. On se régale à en faire du fromage qui sera vendu au marché du village. Rien ne se perd on vous disait. À cette heure de la matinée le soleil est encore clément et les animaux encore endormis, le calme paisible idéal pour se réveiller en douceur. Il est ensuite temps d’aller nourrir les bébés, chacun leur tour ou parfois les quatre en même temps, Tikki et Alvin les écureuils, Kendria et Heath les singes. Ils jouent sur nos têtes à ébouriffer nos cheveux, il n’est alors pas rare de se retrouver avec quelques pipi voir popo à la fin du repas. La journée peut alors commencer !

6h30 on se retrouve tous dans la cuisine extérieure. Chacun y va de son petit déjeuner favori, omelette, café, pain beurre, empanadas, viennoiseries ou encore fruits en tout genre, nous voilà prêts pour le meeting quotidien. On organise la journée, les priorités, les projets en cours et à venir.

Repos dans le foin, Sam, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

7h30 c’est le « food run ». Armés du pick-up, quelques volontaires partent en ville pour la récolte de nourriture aux supermarchés. On tri les sacs de fruits et légumes, à chaque jour son lot de surprise. On ouvre les sacs et, à notre grand étonnement, des aubergines et courgettes encore emballées, des tomates très peu abimées, de beaux melons et des bananes bien mûres, parfaites pour un bon smoothie. Parfois la tâche est moins sympathique et les sacs en sont gorgés de jus vert, d’ananas en décomposition mélangés aux piments forts. On fait notre sélection, les plus beaux produits nous les gardons pour nourrir les bénévoles, ensuite les belles verdures et pelures de fruits vont aux animaux. Petit bonus, trois fois par semaine, ils nous donnent pains, gâteaux, viennoiseries et même de la viande et du poisson, un luxe dont nous n’abusions que très rarement jusque-là.

Pendant ce temps les autres bénévoles se chargent des animaux, Nous avons ici chèvres, moutons, bouc, lapins, dindes, poules, coqs, paons, poissons, chats, pigeons, cochons, hérissons et chevaux. Une bonne partie de la journée est dédiée à s’en occuper, les nourrir, leur donner de l’eau, nettoyer leurs enclos et bien sûr beaucoup d’amour. Pour certains c’est plus facile que d’autres, on préfèrera nourrir les chèvres que l’enclos du bouc Rasta qu’il faut parfois attacher sous peine de se faire rentrer dedans, les jambes bleutées des volontaires sont là pour en attester. Ou encore les deux bébés cochons intrépides, Ariel et Serena, deux gloutonnes qui n’hésitent pas à nous foncer dessus pour obtenir leur nourriture.

Elvis le fils de Rasta, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Midi approche. Chaque jour, un volontaire se charge de cuisiner pour toute l’équipe, sûrement la tâche qui nous motivait le plus. Le must, pour nous, amoureux de la cuisine, est le challenge quotidien de devoir cuisiner avec les produits du jour sauvés du tri des supermarchés. À nous de faire jouer notre imagination ! On ne compte plus les heures et heures passées à cuisiner ensemble. On pourrait faire un livre de recettes en compilant tout ce qui a été concocté ici. Il faut dire qu’entre les américains, canadiens, espagnols, français, uruguayen, anglais, on a notre lot de diversité culinaire. Un de nos meilleurs souvenirs gustatifs restera surement les soirées pizzas maison. Une pâte cuite au barbecue, une sauce tomates et basilic et pour embellir le tout, une ricotta de chèvre maison et des légumes frais, rien n’est acheté, excepté la farine. Comment faire un repas pour quinze personnes pour seulement 1 $.

Communauté

La vie en communauté prend une part importante, si ce n’est primordial, dans la volonté des bénévoles de rester et de s’impliquer. Étant autogéré, chacun a son mot à dire. Tout le monde peut se lancer dans la création d’un projet, avec toujours en ligne de mire, de mettre la ferme en valeur. Que ce soit la réparation d’enclos, la construction de toilette sèche ou la confection de confiture, chacun est libre d’exprimer ses talents. Entraide et solidarité sont les mots d’ordre. On ne travaille pas à la tache, mais au temps. Celui qui a fini avec ses animaux ira aider son camarade. Le vivre ensemble prend toute sa dimension en dehors du travail.

Cueillette de la Corteza Amarilla, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Nous avons pu apprendre énormément au contact des volontaires, chacun ayant son secteur de compétence. Nous en repartons en sachant faire du fromage à partir du lait de chèvre frais, on a su se perfectionner en jardinage et plus ou moins en bricolage. Pour les animaux nous partions de zéro, maintenant nous sommes capables de nous occuper de toute une bassecour.

La ferme n’ayant pas encore l’agrément de l’état, seules les donations et les tours à cheval permettent de financer le fonctionnement du lieu. À nous de faire vivre l’endroit, de donner envie aux visiteurs de contribuer à nous aider. Pour cela on leur fait visiter gracieusement la ferme, leur expliquant le projet et essayant de les faire s’y intéresser. À l’image des bénévoles, des touristes du monde entier viennent nous rendre visite. On commence par un tour en français à un couple de québécois puis nous enchaînons en anglais avec une famille nombreuse d’américains pour finir par l’espagnol pour des locaux de passage. N’est pas international qui veut ! Nous pensions pratiquer et améliorer notre espagnol, c’est plutôt notre anglais qui aura eu droit à sa cure de rafraîchissement. L’espagnol a beau être la langue du pays, peu de volontaires le pratiquent. Tous ces kilomètres depuis le Canada pour se retrouver à parler dans la langue de Shakespeare dans une ferme au Costa Rica… C’est un peu dommage à notre goût, mais nous ne ferons pas la fine bouche pour ces cours de langue quotidiens.

Coquetta notre Doberman, Monkey Farm, Playa Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Presque hebdomadairement tous les volontaires s’échappent le temps d’une soirée, d’une nuit, pour aller camper sur la plage d'Ocotal autour d’un feu de camp. Les plus téméraires installent leurs hamacs en haut d’un gigantesque arbre, les autres, nous, campent en tente ou à même le sable, face à la mer. C’est le genre de nuit que l’on aimerait répéter tous les soirs lors de notre descente vers le sud de l’isthme. C’était un peu frustrant de ne pouvoir le faire dans les autres pays traversés, ici la sécurité ne semble pas tant un problème. Il faut malgré tout rester prudent et ne pas baisser sa garde. Certains volontaires nous remonteront des histoires de vols sur la plage pendant la nuit ou une baignade. Le pays a beau être le plus sûr d’Amérique centrale, le tourisme amène toujours son lot d’opportunistes.

Réveil sur la plage d'Ocotal, Guanacaste, Costa Rica

Pour notre dernière soirée nous allons nourrir les sans-abri comme c’est de coutume tous les mardis soir depuis près d’un an maintenant, puis direction la ferme pour la soirée d’adieu. Daiquiri fraises, mezcal guzano et frites de yucca, sans oublier le Rescue Cake, la grande spécialité de Sam, sont au menu non gastronomique du soir. Le gâteau est un hybride de tous les restes de gâteau que nous pouvons sauver du tri des épiceries. La surprise est présente à chaque part. On peut tomber aussi bien sur un gâteau à la carotte qu’un feuilleté au caramel ou des beignets au Nutella. Ce n’est pas le plus équilibré des desserts, mais surement le plus emblématique de notre séjour. Rien ne se perd, tout se transforme !

L’expérience de volontariat s’est avérée pour nous un grand moment de notre voyage. Plus qu’à l’auberge où notre passivité nous aura plongés dans un profond ennui, ici, se savoir partie prenante d’un tel projet fut à la fois passionnant, mais aussi humainement enrichissant. Nous ne pouvons que vous recommander de vous jeter dessus, nous, nous savons que celle-ci ne sera pas notre dernière, ne reste plus qu’à trouver l’endroit idoine pour réitérer l’expérience.